Sibylle Baier \\ Colour Green

C’est au détour d’une écoute dérivante sur YouTube que nous sommes tombés sur une chanson qui a tout de suite attiré notre attention. Qui chante ? Quelle est donc cette mystérieuse voix si fragile et si douce ? Après quelques recherches, nous découvrons que “Colour Green” n’aurait jamais dû arriver jusqu’à nos oreilles et que son auteur, Sibylle Baier, n’y est (presque) pour rien. Nous avons voulu partager avec vous cette mystérieuse et belle histoire.

Sibylle Baier est née et a grandi à Stuttgart en Allemagne dans les années 50-60, au milieu de la jeunesse bohème allemande, intéressée par les arts, le cinéma, la musique et la politique. Alors qu’elle traverse une période sombre et triste à la fin des années 60, son amie Claudine l’emmène pour un roadtrip à travers les Alpes, de Strasbourg jusqu’à Gênes. Un voyage ressourçant : Sibylle Baier se sent renaître à son retour chez elle. C’est alors qu’elle enregistre sa toute première chanson “Remember The Day”, directement sur son magnétophone, depuis son appartement et dans la plus grande intimité : elle, sa guitare, sa voix et ses textes.

Elle enregistre finalement 14 chansons entre 1970 et 1973, chez elle, sans aucune arrière-pensée commerciale. Sibylle Baier distribue quelques cassettes autour d’elle, essentiellement à sa famille et ses amis, parmi lesquels Wim Wenders - à qui elle dédie sa chanson “Wim”.

Celui-ci lui demande alors de jouer dans le film qu’il est en train de tourner. Sa seule apparition publique se fait alors dans “Alice in the cities”, où on l’aperçoit chanter.

Sibylle Baier aurait pu, à ce moment-là, entamer une carrière chanteuse ou d’actrice, mais il n’en est rien : elle préfère finalement se consacrer à ses enfants. Elle déménage alors aux Etats-Unis, devient américaine et poursuit sa vie dans la plus grande discrétion.

“Sibylle will most likely never see this site. She is really quite perplexed by all the attention that her album "Colour Green" has gotten.  My father keeps telling her about all the pages and articles that are out there, but she, though smitten, prefers to hear about her accolades through the eyes and ears of her family.” - Robby Baier

C’est son fils, Robby, qui découvre les bandes dans le grenier de leur maison du Massachusetts presque 30 ans plus tard. Bouleversé par la beauté des oeuvres de sa mère, il décide de faire revivre les 14 chansons. Il les grave sur plusieurs CDs, en offre un exemplaire à sa mère pour son anniversaire et en distribue à sa famille. Il en envoie également une copie à Jay Mascis, guitariste de Dinosaur Jr, qui réalise qu’il détient là un trésor et le transmet au patron du label Orange Twin Records. Émerveillé, ce dernier décide d’offrir aux morceaux de Sibylle Baier une seconde vie - qui est en fait une première - en les éditant. En 2006, il fait presser des copies de l’album, les distribue, pendant que Robby assure la promotion du projet.

Il construit un site internet, couvre les réseaux sociaux, envoie des communiqués de presse… Et l’album est immédiatement reconnu dans le monde entier. Les journalistes sont touchés par la sincérité des mots de la jeune allemande, la pureté de son interprétation, la simplicité de ses arrangements et la beauté de cet authentique mélange.

« Totalement honnêtes, pures, sans intention, sans calculs. » - Sybille Baier

Tels furent ses mots devant son petit succès post-soixantaine. Seule, les soirs d’insomnie, après avoir bordé ses enfants, Sibylle Baier parlait de ses amants, comptait combien elle était heureuse de les retrouver, d’être écoutée, et comme il fut douloureux de les voir s’en aller. Elle parlait aussi de choses simples, en s’arrêtant sur des détails du quotidien : combien elle aimait aller au zoo avec ses enfants, conduire sa voiture, nourrir ses chats et chiens et chanter les louanges de ses amis, citant indifféremment T.S. Eliot (prix nobel de littérature en 1948). Pas d’ambition, rien de réfléchi. L’art pour l’art, comme une finalité, la blancheur du ressenti premier.

De la gratitude exprimée sur "Remember The Day" à la douleur palpable des regrets de "I Lost Something In The Hills", Colour Green est la bande son d’une parcelle de vie qui a failli ne jamais toucher personne. Cette lassitude exprimée dans "Tonight", la dureté de "The End" et même les arrangements de "Give Me A Smile" n’arrivent pas à gâcher la profondeur de ses sentiments.

Où a-t-elle appris à jouer de la guitare et à parler si bien anglais ? Pourquoi n’a-t-elle jamais voulu s’intéresser plus que ça à la chanson ? Impossible d’en savoir plus, Sibylle Baier semble indifférente.

“Colour Green” est de ces œuvres mystérieuses, gardienne d’une musique puissamment vraie, sobre, intime et touchante, presque impudique, car comme le disait T.S. Eliot: “Sadness is beautiful”.

A écouter sur Deezer, Spotify ou YouTube :

  1. Tonight
  2. I Lost Something In The Hill
  3. The End
  4. Softly
  5. Remember The Day
  6. Forget About
  7. William
  8. Says Elliott
  9. Colour Green
  10. Driving
  11. Girl
  12. Wim
  13. Forgett
  14. Give Me A Smile