Paddy McAloon \\ I Trawl The Megahertz

Pour vous remercier de votre soutien et vos encouragements, nous souhaitons vous offrir cette semaine un album inédit. Introuvable sur les plateformes légales et pourtant oeuvre majeure d’un artiste incontournable, nous avons réussi à le dénicher rien que pour vous (et pour nous aussi un peu).

Retour sur “I Trawl The Megahertz” de Paddy McAloon, ou comment parfois les circonstances favorisent la créativité.

“Je me souviens comment était mon adolescence. Ce sentiment d’insécurité. Ce sentiment de “Qui sui-je et où vais-je ?”. Je me souviens à quel point je voulais être un grand compositeur. J’avais vraiment, vraiment, vraiment envie de le devenir.” - Paddy MacAloon

 Paddy McAloon (Patrick Joseph McAloon) est né le 7 juin 1957 au sein d’une famille d’origine irlandaise solidement ancrée à Durham (Angleterre) depuis plusieurs générations. Il est l’aîné d’une fratrie de 3 garçons. C’est avec le cadet, Martin, qu’il montera plus tard le groupe Prefab Sprout.

Son père enseigne les mathématiques et sa mère s’occupe du foyer. Ils habitent dans un bungalow au sein d’un petit village minier sur les hauts plateaux du comté de Durham, appelé Consett, loin des attractions offertes par le Rock’n’Roll naissant.

Catholiques pratiquants, les parents McAloon élèvent leurs enfants selon les préceptes stricts de la Bible et de la morale chrétienne. Ainsi, dès l’âge de 11 ans, Paddy est scolarisé dans un séminaire catholique censé le conduire à la fonction de prêtre. Mais cela n’intéresse pas Paddy, à la grande déception de ses parents. Il se passionne davantage pour les parties de foot et les bandes dessinées.

Bien que musiciens dans l’âme, ses parents n’ont aucun disque à la maison, faute d’argent. Et aussi étrange que cela puisse paraître, certains témoignages font état d’un manque d’intérêt certain de Paddy pour les cours de musique dont il était souvent exclu. Ce n’est qu’au collège qu’il apprend la guitare à l’aide de quelques prêtres enseignants. Très vite il fait preuve d’une grande autonomie et reprend déjà les tubes de ses idoles, les Beatles et Bowie en priorité.

“Je n’ai pas compris ce que Jimi Hendrix était, je pensais que c’était la chose la plus étrange qui ait jamais existé. Il n’était pas une influence pour moi.” - Paddy McAloon

Contrairement aux autres ados de l’époque, ce ne sont ni le look ni l’attitude rebelle des artistes que Paddy admire, mais leur capacité à écrire leur propre chanson. La composition sera désormais son objectif.

Il écrit ainsi ses premières chansons à 13 ans, qu’il teste lors de concerts improvisés dans des maisons de retraite ou des fêtes d’école. A travers ses reprises de classiques, il expose des compositions d’une originalité qui surprend déjà son entourage.

Malgré son désintérêt pour l’ordination, il poursuit ses études jusqu’au 3ème cycle (une première dans sa famille) sans se soucier de son avenir. Une seule chose l’obsède : écrire des chansons enfermé dans l’univers douillet de sa chambre.

C’est à cette époque-là que Paddy fait le rêve étrange qu’un groupe imaginaire interprète ses chansons. Et dans son rêve, le groupe s’appelle “Prefab Sprout”... Ce fut en fait un rêve prémonitoire puisque le groupe se crée au début des années 80. Après avoir joué dans différents groupes en parallèle de ses études d’anglais et d’histoire, il fonde Prefab Sprout avec son frère Martin, une chanteuse et un batteur. Paddy est alors le compositeur, guitariste, claviériste et chanteur du groupe.

Repéré par BBC1 dès la sortie de leur premier 45 tours, ils enchaînent plusieurs albums entre 1982 et 1997.

Toutefois, le groupe ne trouve pas un grand succès populaire, même s’il a eu un certain impact au Royaume-Uni et qu’il a été encensé par la critique. Sir Paul McCartney lui-même, mais aussi la critique musicale anglaise, ont reconnu que Paddy McAloon était l’un des meilleurs songwriters de ces dernières années.

En 1999, Paddy McAloon est enfermé dans une cécité temporaire : il est atteint de la maladie de Ménière, une maladie rare affectant sa vue et son ouïe. Ainsi privé de lecture, il se réfugie dans l'écoute de la radio et ses longs talk shows nocturnes. Il tire finalement de cette épreuve son premier album solo : “I Trawl The Megahertz” (je navigue sur les megahertz).
 

“That record was so important to me" - Paddy McAloon

L’album est quasi exclusivement instrumental et se fait le reflet de ce qui l’anime pendant cette période sombre : dépression, maladie, pauvreté, séparation, le tout dans un ensemble étonnamment optimiste.

Le morceau d’ouverture, qui ne dure pas moins de 22 minutes, développe un thème mélancolique ponctué de variations. Paddy souhaite y intégrer un poème inspiré par les histoires de vie qu’il a passé des heures à écouter sur les ondes. Mais il ne veut pas l’enregistrer lui-même et part à la recherche d’un narrateur. Il fait ainsi la connaissance d’une courtière américaine résidant à Londres, Yvonne Connors, qui accepte de prêter sa voix. La rencontre a lieu dans un hôtel londonien et la prestation se fait en une seule prise.

Si l’on écoute attentivement le morceau, on peut distinguer le bruit de la climatisation de la chambre d’hôtel que Paddy n’a pas souhaité gommer.

Suit "Esprit de corps" (en français) qui respire la joie et l'éveil de la nature après les frimas. La facture classique évoque la symphonie du nouveau monde de Dvorak.

"We were Poor..." et "... But we were happy" (dernier titre de l’album) forment un duo mi symphonique, mi pop à coup de cordes et de cuivres tempérés et une trompette jazzy.

"I'm 49", troisième morceau non-instrumental, présente lui aussi un exercice de style puisque les paroles sont de brefs dialogues, bande son de films ou conversations téléphoniques accompagnés d'une musique sur laquelle cette fois-ci se posent également des basses et quelques rares percussions.

“I kept waiting week after week: 'Come on, if you're thinking they don't make records like they used to, if you're looking for personal vision, something unusual – I'm your guy!' But it never came." - Paddy McAloon

Véritable tournant dans sa carrière de compositeur, l’album crée l’étonnement général à sa sortie en 2003. Pas de refrain à chantonner ni de titres structurés sur 3 minutes 30, mais 9 véritables symphonies faisant la part belle aux envolées de cordes. L’album installe ainsi Paddy McAloon au même rang que ses aînés Bernstein, Hermann ou Sondheim.

Mojo classe même l’album parmi les 50 meilleures sorties de l’année en le qualifiant de “incomparable chef d’oeuvre de pop orchestrale”. D’autres vont même jusqu’à pousser la comparaison avec Debussy et Ravel, compositeurs que Paddy admire.

"I Trawl The Megahertz" est en fait l'un des nombreux albums écrits et enregistrés sous forme de démos par Paddy durant les années 90 et qui ne sont jamais sortis…

A écouter sur YouTube, avec cette playlist concoctée rien que pour vous :)

  1. I Trawl the Megahertz (22:06)
  2. Esprit de Corps (4:51)
  3. Fall from Grace (3:38)
  4. We Were Poor... (4:49)
  5. Orchid 7 (4:20)
  6. I'm 49 (3:48)
  7. Sleeping Rough (3:34)
  8. Ineffable (2:42)
  9. ...But We Were Happy (3:48)

Lire l’intégralité de l’interview de Paddy McAloon pour Les Inrockuptibles.