MC Solaar \\ Prose Combat

L’album “Prose Combat”, le 2ème de MC Solaar, est sorti le 7 février 1994. Aujourd’hui, ce disque n’est plus disponible, ni en magasin, ni sur les plateformes de streaming. Vous n’entendrez pas “Nouveau Western” à la radio comme vous pourriez entendre “Foule Sentimentale”. La raison : un conflit jamais résolu entre MC Solaar et PolyGram, sa maison de disques de l’époque. À l’heure où le rap français bâtit son patrimoine, une œuvre essentielle du genre disparaît tout doucement de la mémoire collective.

Retour sur la genèse d’un album qui a marqué l’histoire du hip-hop.

“Tout a commencé là-bas dans la ville qu'on appelle Maisons-Alfort” - MC Solaar dans “Lève toi et rap

MC Solaar, de son vrai nom Claude M'Barali, est né le 5 mars 1969 à Dakar, de parents tchadiens installés au Sénégal. Son père est traducteur et sa mère infirmière. Il a deux frères et une sœur. La situation politique troublée du Tchad pousse sa famille à quitter le pays alors qu'il n’a que 6 mois. Ils s'installent alors en région parisienne, d’abord à Saint-Denis, puis à Maisons-Alfort et enfin à Villeneuve-Saint-Georges.

Tout en entamant une scolarité sans histoires, le jeune Claude découvre au contact des “posses” de Villeneuve-Saint-Georges les concepts de hip-hop, de Zulu Nation et les grands principes énoncés par Afrika Bambaataa (“peace, respect and having fun”). Se prenant d’affection pour ce genre de musicalité sub-urbaine, Claude commence à développer son sens du freestyle, à scratcher, à sampler, et à écouter les quelques émissions de hip-hop sur les radios périphériques – notamment Radio Nova - bref, à devenir un parfait B.Boy en herbe.

Nous sommes dans les années 80 et, à l’époque, si le rap raconte déjà le ghetto et la violence sociale, il le fait de manière calme, appelant à la tolérance, au respect et à la fraternité. À l’époque, ceux qui “niquaient les mamans” étaient peu nombreux et le mouvement “zulu” se voulait avant tout festif et joyeux.

“Claude MC tel est mon nom, Solaar est mon tag il aura du renom” - MC Solaar sur Radio Nova

En parallèle de ses études de langues (anglais, espagnol et russe) et dephilosophie à la fac de Jussieu, il se voit proposer d’intervenir régulièrement dans une émission de radio animée par Dee Nasty. Claude, qui a d’ores et déjà adopté le pseudo de MC Solaar, teste ses propres compositions à l’antenne et acquiert une petite notoriété dans le milieu hip-hop, ce qui suffit à quelques producteurs pour repérer l’un de ses titres, “Bouge de là”, clé de voûte d’un futur album, “Qui sème le Vent récolte le Tempo”.

En 1990, ce premier titre connaît un tel succès qu’il obtient un disque de platine et vaut une importante couverture médiatique au phénomène hip-hop. D’autres morceaux tirés de l’album s’imposent également comme des standards, de “Caroline” à “Victime de la Mode” en passant par “Quartier Nord”.

Passionné de lecture, sa méthode de travail est atypique : chaque matin, il va chercher la totalité des journaux et des magazines publiés quotidiennement (même ceux situés à l'extrême droite) pour les lire dans le but d'apprendre ce qui se passe dans le monde, enrichir son vocabulaire et rapper sur des sujets d'actualité, avant de rejoindre les studios d'enregistrement.

Paroles recherchées, jeux de mots, samples aisément reconnaissables sont ainsi les marques de fabrique de l’artiste qui, en dépit de son succès, essuie de vives critiques de la communauté hip-hop : Claude serait un “bounty”, un traître qui “fait du rap pour les petits blancs”.

“On a joué aux Transmusicales devant Kurt Cobain, sans vraiment savoir où on était. À chaque fois qu’on recevait un coup de téléphone – c’était l’époque du Tam-Tam et du Tatoo – Régis, notre intendant général, il disait oui. Alors nous, on disait oui aussi. On répondait à toutes les demandes, parce qu’on kiffait.” - MC Solaar

Avec le succès de son premier album, il entame une longue tournée en Europe en 1991. En décembre 1992, il continue sa tournée dans 12 pays de l'Afrique de l'Ouest où son flow en français est très apprécié de ses fans africains.

Un succès qui a transformé l’existence de MC Solaar et sa bande de potes, le “Posse 500 One”. Passé du Quartier Nord au Top 50, le rappeur se retrouve dans une position inédite : à tout juste 21 ans, il a désormais une carrière de chanteur entre les mains.

“Prose Combat, ce n’était pas un album préparé. C'était un album fait sur le moment. On avait très peu de maquettes prêtes. J’écrivais, et j’enregistrais dix minutes après.” - MC Solaar

La pression vient alors de toute part : de l’entourage, du public, de la maison de disques avec qui il a signé pour 3 albums. On lui demande alors de refaire quasiment la même chose, sauf que son objectif, c’est toujours de faire mieux et évoluer.

Côté écriture, Claude est parti sur le principe de l’écriture automatique (inspirée par le chanteur Antoine dans “Les Élucubrations”) et de la deadline. Il ne prend aucune note quand il est dans la vie “normale”, mais se documente énormément, notamment auprès de la librairie en bas de chez lui dans le 17ème.

Côté musique, le son “Prose Combat” est l’alchimie de 3 musiciens : Christophe Viguier (alias Jimmy Jay, avec qui il a pu commencer à enregistrer en gagnant au loto), Hubert Blanc-Francard (alias Boom Bass, un des 2 membres de Cassius) et Philippe Cerboneschi (alias Philippe Zdar, l’autre membre de Cassius). Les 2 premiers composent les titres, le troisième les mixe, mais entre eux, l’émulation est constante.

Zdar était l’ingénieur du son du premier album, et Boom Bass avait composé le morceau “Qui sème le vent récolte le tempo”. Ce n’était pas des inconnus, ils faisaient déjà partie de la famille. Claude aimait bien cette configuration, car ça créait une petite effervescence entre les compositeurs.

“J’ai le souvenir de ne pas dormir, de bosser tout le temps, mais aussi de faire ce que j’aime” - Jimmy Jay

La session du titre “Obsolète” a donné le “La” pour tout l’album. Le morceau est venu 2 jours avant de rentrer en studio, après 2 nuits entières à chercher. Jimmy Jay de son côté, s’est enfermé dans une cave chez sa mère, à Aulnay-sous-Bois, en se disant qu’il fallait qu’il trouve quelque chose.

Du côté des paroles, “Obsolète” est inspiré d’un livre d’Alain Duschesne et Thierry Leguay sur les mots perdus et oubliés qui s’appelle justement “L’Obsolète”.

Pour trouver l’inspiration pour le reste de l’album, Jimmy Jay et MC Solaar se rendaient la nuit au Megastore des Champs-Elysées : Claude allait au rayon livres pendant Jiymmy filait au rayon disques. Chacun prenait son étage, et ils se donnaient rendez-vous devant la caisse.

Parfois, Claude arrivait en studio les mains vides, parfois avec des tonnes de bouquin, juste pour trouver des mots et commencer quelque chose. Le morceau “À la claire fontaine”, par exemple, est inspiré par “L’École Capitaliste en France” trouvé chez un bouquiniste : la lutte des glaces et la lutte des classes.

Mais c’est “Le Nouveau Western” et le sample de Serge Gainsbourg issu de “Bonnie And Clyde” qui devient le titre symbolique de “Prose Combat” et transforme MC Solaar en héritier malicieux de la Grande Chanson Française.

“Quand j’étais à l’école, j’avais un pote chinois. Mon but, c’était d’arriver à lui parler avec un rap qu’il comprendrait, un rap qui ne serait pas codé.” - MC Solaar

Entre allitérations fantaisistes et name dropping, curiosités de langage et traits de génie, l’écriture de MC Solaar sur “Prose Combat” révèle son appétit insatiable pour les mots et la connaissance. Avec l’envie de parler à tous, mais sans parler comme tout le monde.

Avec Prose Combat, MC Solaar et son équipe franchissent un cap. Le disque s’écoule à près d’un million d’exemplaires, décroche deux Victoires de la Musique, et connaît une belle carrière internationale.

>> A écouter sur YouTube :

  1. Aubade
  2. Obsolète
  3. Nouveau Western
  4. À La Claire Fontaine
  5. Superstarr
  6. La Concubine De L’hémoglobine
  7. Dévotion
  8. Temps Mort
  9. L'NMIACCd'HTCK72KPDP (Les Sages Poètes De La Rue)
  10. Séquelles
  11. Dieu Ait Son Âme
  12. À Dix De Mes Disciples
  13. La Fin Justifie Les Moyens
  14. Relations Humaines
  15. Prose Combat

>> Pour aller plus loin : découvrez en détails les coulisses de “Prose Combat”, racontées par les artistes eux-mêmes sur ce mini-site extrêmement riche.