Gabriel Garzon-Montano \\ Jardin

Vous ne connaissez sans doute pas son nom et pourtant vous l'avez surement déjà entendu. On connaît sa voix chaude pour avoir été samplée par Drake dans "Jungle" : derrière elle se cache Gabriel Garzón-Montano, compositeur multi-instrumentiste (modestement violoniste, guitariste, pianiste, percussionniste et bassiste) natif de Brooklyn.

Son premier disque, "Bishouné", sorti en 2014 était déjà une réussite, entre soul, musique électronique et hip-hop. Son deuxième album, "Jardin" est dans les bacs depuis janvier et on s'en régale.
Le temps de 10 chansons, moins de 40 minutes, il nous convie dans son jardin secret, pour paraphraser le titre qui lui a été inspiré par la lecture des Illuminations de Rimbaud.

Né d'un père colombien et d'une mère musicienne française ayant collaboré avec Philip Glass, Gabriel démarre son éducation musicale avec le violon à l'âge de 6 ans. Il parfait son apprentissage aux côtés de sa mère, appliquant la méthode Suzuki qui consiste à apprendre à l'oreille avant de lire la partition, et répétant 3 fois chaque passage en cas d'erreur. Cette introduction studieuse est un peu pénible pour le jeune garçon qui, préférant les accords saturés de Nirvana, troc à 13 ans le violon pour la guitare. Il commence à écrire ses propres compositions à la guitare acoustique, inspirées par ses idoles d'alors : John Lennon, Radiohead ou encore Ben Harper.

À 15 ans, alors que Gabriel est missionné pour mettre de l'ordre dans le studio du compagnon de sa mère, celui-ci établit une récompense des plus originales : pour chaque mètre carré nettoyé, Gabriel pourra découvrir une nouvelle chanson de Prince.

C’est une révélation pour Gabriel et la porte d'entrée dans la black music. Il se met alors à acheter de manière compulsive les albums de Sly Stone, Marvin Gaye, James Brown, Outkast, Viktor Vaughn (MF Doom), ainsi que Ready To Die (The Notorious B.I.G.), dont il connaît chaque parole. Bientôt, Gabriel se lasse de ses petits concerts dans les bars. Limité par le format indémodable du singer-songwriter folk, il a soif d'arrangements de piano, de cuivres, de rythmes de batterie et de percussions.

Il monte Mokaad, un groupe de funk de 11 musiciens dont il écrit tous les arrangements, des cuivres au chant. Mais une fois de plus, ce nouveau projet finit par le lasser, sonnant trop comme les vieux disques de funk qu'il idolâtre. Il veut trouver sa propre voix. Son amie Zoë Kravitz le fait rencontrer Henry Hirsch, ingénieur du son renommé pour son travail avec Lenny Kravitz, qui trouve le disque trop touffu et complexe. Mais il le rassure : son talent est indéniable, sa musique a encore besoin de temps pour s'exprimer dans toute sa singularité.

Il profite donc de ses 4 années à l'université pour continuer à écrire et produire des morceaux. Progressivement, il a la sensation de trouver sa voix en parvenant à un compromis entre ses influences folk de jeunesse d’une part et le groove et la richesse des arrangements funk d’autre part. Il peaufine les morceaux qui constitueront son premier album “Bishouné”, qu'il finalise avec Henry Hirsch. Ce n’est que 5 mois plus tard qu’il se décide finalement à les uploader sur SoundCloud.

Grâce à un ami, Gabriel est approché par le label Styles Upon Styles, qui lui propose de presser le disque à 500 copies vinyles distribuées patiemment de disquaires en disquaires. C’est ainsi qu’il commence à se faire connaître, notamment d’un certain Mayer Hawthorne qui en achète 2 copies…

Mais c'est Lenny Kravitz, par l’intermédiaire d’Henry Hirsch, qui fait appel à lui en premier. Alors que celui-ci lui propose d'intégrer son groupe sur sa tournée européenne, il lui offre finalement d’être sa 1ère partie.

"Ces premières parties m'ont fait comprendre que je ne serai jamais un artiste qui écrira de la musique pour les stades. Ce n'est pas moi. Quand je vais voir un concert, je trouve qu'au-delà de 2000 personnes, ça n'a plus aucun sens. On n'entend rien, l'artiste est contraint d'hurler ou de faire de grands gestes. Ça ne ressemble pas au disque." - Gabriel Garzon-Montano

À mesure que la tournée avance, Gabriel réalise que ses compositions intimistes ne sont guère transposables aux grandes salles de concert. Pourtant Gabriel est impressionné par la rigueur et le professionnalisme de Lenny Kravitz, il ne cesse de se comparer à lui et éprouve le sentiment croissant de ne pas être à sa place.

Après le show à l'O2 Arena à Londres, Gabriel reçoit un mystérieux appel. On lui explique tout simplement que Drake voudrait utiliser son morceau “6 8” pour “Jungle”, futur single de l'album “If You're Reading This, It's Too Late”. Drake vient tout juste de sortir les morceaux “6 God” et “How About Now”, que Gabriel apprécie beaucoup. Ils sont selon lui témoins d'une certaine maturité, d'une trajectoire artistique plus robuste de la part du rappeur canadien.

"L'artiste le plus vendeur au monde m'appelle, alors que moi, je ne suis encore qu'un inconnu. Je me suis dit 'cool, tout le monde va pouvoir me découvrir, écouter ma musique'. Au moment de la sortie de l'album, tout le monde me posait la même question : 'Alors comme ça, tu as été samplé par Drake ?' C'était devenu comme une carte d'identité pour moi. J'étais devenu 'le mec qui a été samplé par Drake', c'est comme ça que j'existais artistiquement." - Gabriel Garzon-Montano

Gabriel enchaîne les interviews. Sa vie tourne bientôt autour d'un seul morceau, d'une seule anecdote. Son entourage ne peut s'empêcher de lui rappeler cet "heureux événement", d'évoquer avec lui sa réussite naissante. Pourtant, il devient de plus en plus difficile pour lui d'entrevoir le positif dans cette histoire. Il s'attèle alors à l'écriture de son second album, comme pour tirer un trait sur une année dont il éprouve alors des difficultés à faire le bilan. Après plusieurs mois de réflexion sur ses expériences avec Lenny Kravitz et Drake, il s'estime chanceux d'avoir toujours pu rester lui-même, de ne pas avoir été forcé à flirter avec le mainstream, d'être finalement la preuve tangible que l'underground continue d'irriguer l'industrie de la pop.

"Ça me fait une histoire à raconter et ça m'a permis de toucher de nouvelles personnes, pour leur raconter une autre histoire. Et celle-ci n'implique que moi." - Gabriel Garzon-Montano

Sorti le 27 janvier sur le label californien Stones Throw (J Dilla, Dam-Funk, Aloe Blacc), l'album “Jardín” est cette nouvelle histoire. Désireux de se recentrer et de reprendre enfin le cours normal de sa vie, Gabriel l’a conçu comme un espace intime, un objet artistique inébranlable. Très critique à l'égard de ses abus passés, Gabriel dit avoir trouvé la paix intérieure en observant une stricte sobriété et en pratiquant assidûment la méditation.

“La création d’un lieu d’une immense beauté susceptible de guérir les gens est la principale priorité dans ma musique. Ce jardin, doux et coloré, pourrait être l’endroit idéal pour commencer.” - Gabriel Garzon-Montano

Ses chansons charment par leur fluidité rythmique et la richesse des harmonies déployées. Tout au long des 10 titres de l’album, Gabriel développe une soul miniaturiste, colorée, généreuse en basses élastiques et résistant à tout classicisme - ou plutôt les contournant habilement.

"C'est difficile d'avoir un impact en tant qu'artiste. Il faut savoir accepter d'être incompris. J'ai réalisé grâce à des artistes tels que Prince que cette dimension spectaculaire, ce showmanship était impérative pour espérer impulser le moindre changement par l'art. Il faut savoir divertir, tout en délivrant un message sain et bienveillant. Si tout est maîtrisé, tout est 'soft', comme j'ai l'habitude de le faire, cela aura moins d'impact." - Gabriel Garzon-Montano

Peut-être faut-il entrevoir là une direction potentielle pour le futur de la carrière de Gabriel ? Malmené par un début de carrière accéléré, Gabriel avait vraisemblablement besoin de retrouver son intimité. À cet égard, sa trajectoire est le témoin d'une modernité où le buzz et les soubresauts de l'industrie pop fabriquent autant qu'ils détruisent les ego.

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  1. Trial
  2. Sour Mango
  3. Fruitflies
  4. The Game
  5. Long Ears
  6. Crawl
  7. Bombo Fabrika
  8. Cantiga
  9. My Balloon
  10. Lullaby