Brian Eno \\ Reflection

A l’heure du tout numérique et de l’extinction lente du CD physique quel est l’avenir du format album?

On s’étonne de voir que les normes dans la création musicale restent globalement celles imposées par les tout premiers vinyles, qui ne permettaient d’enregistrer que 3 minutes par face, pas une seconde de plus. X années plus tard, les vinyles refont surface (pour notre plus grand bonheur ceci dit) alors que la musique reste le plus souvent enfermée dans un même format.

Brian Eno, en tant que pionnier de l’expérimentation et dans la continuité de son travail débuté en 1975, a décidé de tenter l’impossible : s’affranchir de ces limites (fictives donc) et créer un album qui ne finirait jamais. Parce que l’infinité de la musique n’est pas accessible en une vie.

Il a ainsi créé une application mobile permettant cette prouesse technique. Toutefois ne résistant pas à la pression économique sociale, il a tout de même sorti une version “classique”, soit un album d’une seule et unique piste de 54 minutes. “Réflection” est sorti le 1er janvier de cette nouvelle année 2017. Retour sur le récit de cette démarche audacieuse.

“J'ai commencé la musique parce que ça me semblait le meilleur moyen de peindre” - Brian Eno

Celui que l'on surnomme aussi “One Brain” est né Brian Peter George St John le Baptiste de la Salle Eno (wow), le 15 Mai 1948 à Woodbridge (Angleterre), dans un milieu modeste et rural. C’est par son éducation religieuse qu’il commence à s’intéresser à la musique et au chant.

Très tôt attiré par la peinture, il fait la découverte de Mondrian à l’âge de 10-11 ans, qui l’influence beaucoup. Il se découvre alors une passion pour la transformation des oeuvres. Ce goût de l’amélioration, de la modification d’oeuvres préexistantes ne le quittera pas.

“Dès que j’apprécie quelque chose, je cherche aussitôt le moyen d’en faire autre chose, de l’améliorer.” - Brian Eno

La peinture est alors son activité favorite. Décidé à ne jamais avoir de travail fixe, Brian Eno se rêve peintre, ou du moins professeur aux Beaux-Arts et s’inscrit à l’école d’art d’Ipswich. Il y suit notamment les cours de Tom Phillips, peintre et musicien, qui l’encouragera pourtant dans la voie musicale expérimentale.

En effet, Brian Eno ne se satisfait pas de la peinture qu’il considère comme un “art mort”. Pour lui, le processus de réalisation en peinture est beaucoup trop long. Aussi, il pense que la musique permet de transmettre des émotions directes et plus intenses au public. Malgré tout, il va se servir de ses efforts en peinture conceptuelle pour commencer à composer, ou du moins associer des sons.

La venue de Brian Eno à la musique d’avant-garde se fait avec la découverte des travaux de John Cage, Terry Riley, et surtout Steve Reich.

“Steve Reich a eu un impact colossal. Son concept du déphasage - créer de la musique en utilisant 2 magnétophones en décalage - a bouleversé le jeune homme de 20 ans que j’étais. J’entrevoyais les champs infinis de possibles que cette trouvaille ouvrait. C’est à la base de toutes les recherches que j’ai poursuivies depuis, qui m’ont amenées à l’ambient.” - Brian Eno

Passionné, il commence à collectionner les magnétophones et expérimenter dans son studio qu’il achète dès 1966, pendant ses études. Avec quelques 31 magnétophones, il fait de multiples trouvailles et acquiert, petit à petit, une certaine réputation. Il commence à se produire dans des universités pour montrer les possibilités de composition offertes par le magnétophone, tout en donnant des cours sur son utilisation. Son instrument à lui est alors le “tape recorder” et les bandes magnétiques.

Cette expérience au sein des art schools sera déterminante pour lui, comme pour les futures rock stars de cette époque (Pete Townshend des Who, John Lennon, Freddie Mercury, Eric Clapton, Jimmy Page…) qui ont pu s’initier à des techniques artistiques nouvelles et des idées foisonnantes qui façonneront la révolution musicale des années 60-70. Par exemple avec Tom Phillips, il inaugure le “piano tennis” : aligner des pianos, les démonter, puis jeter des balles de tennis contre eux afin de produire des sons inhabituels.

Diplômé en 1969 et fort de quelques participations à divers groupes de musique en tant qu’instrumentiste et manipulateur de bandes, Brian Eno s’épanouit avec Roxy Music en tant qu’ingénieur du son jusqu’en 1973.

S’ensuit une alternance régulière de collaborations, projets solo et productions qui va lui permettre d'approfondir et de parfaire sa non-technique, mélange d'habileté à tirer parti des ressources du studio et de flair pour s'entourer des meilleurs instrumentistes.

“La musique est cette fois-ci partie intégrante de l’environnement, tout comme la couleur de la lumière et le bruit de la pluie qui tombe” - Brian Eno

C’est en 1975 qu’il pose les bases du concept de l’ambient : une musique spécifiquement conçue pour être oubliée.

La révélation a lieu alors qu’il est immobilisé à la suite d’un grave accident de voiture : il n’arrive pas à augmenter le volume du disque de musique classique du XVIIIème siècle pour harpe offert par une amie. D’abord dépité, il constate que cette musique douce se fond parfaitement avec l’atmosphère de l’hôpital. Il aime cette idée d’une musique discrète, en forme de tapisserie sonore, qu’on ne remarque pas vraiment mais qui installe une ambiance calme et agréable.

Il commence à expérimenter des alliages de timbres et des climats sonores, une “peinture pour l'oreille” qui va durablement conduire son travail et le tirer vers une approche atmosphérique des sons.

Brian Eno fait de cette expérience un album, “Discreet Music” qui sort en 1975 et pose les bases du style : un morceau de 30 minutes, suivi de 3 variations du canon de Pachelbel. Il préconise de l’écouter à très faible volume, pour que certains passages deviennent presque inaudibles.

“This music would unfold differently all the time–‘like sitting by a river’: it’s always the same river, but it’s always changing.” - Brian Eno

Plus de 40 ans et une cinquantaine d’albums plus tard, “Reflection” marque un retour aux sources d’une musique dont le dernier avatar discographique, “Lux”, est sorti en 2012, mais que l’Anglais n’avait pas explorée avec une telle sévérité conceptuelle depuis “Neroli” en 1993.

Il s’agit de musique “générative” et intégralement synthétique. Le principe ressemble à un exercice de mathématiques : les notes, les sons et événements sont programmés à l’avance dans le cadre des modalités d’un système, et peuvent se jouer ensuite à l’infini.

“Reflection” est l’un des plus contemplatifs de ses albums d’ambient, l’un des plus sombres aussi. L’effet direct d’une année relativement sombre, se questionnant sur ce que cette nouvelle année apportera.

Brian Eno considère cet album comme le plus sophistiqué de ses albums ambient.
Comme une évidence, la sortie de l’album s’accompagne d’une application mobile, conçue pour la générer au bon vouloir de l’utilisateur, infiniment. A l’occasion de sa sortie, Brian Eno en bon ambassadeur du slow listening, a mis en vente une édition limitée de 500 copies uniques, générées à partir de son dispositif.

Télécharger l'application sur iTunes.
Ecouter la version de 54 minutes sur DeezerSpotifyGoogle Play,  ouYouTube


En savoir plus sur l'ambient avec "Anthologie de l'Ambient - D'Eric Satie à Moby : nappes, aéroports et paysages sonores", d'Olivier Bernard chez Camion Blanc.