ANOHNI \\ Hopelessness

L’année 2016 touche à sa fin. Elle nous aura apporté un grand nombre de très beaux albums, et notamment en mai “Hopelessness”, l’album militant du transgenre Antony Hegarty (du groupe Antony & The Johnsons) devenue ANOHNI. Retour sur ce personnage qui s’est toujours voulu “autre”, s’est souvent rêvé “ailleurs”, s’est constamment appuyé sur un profond sentiment d’inadaptation à ce monde.


Autant le préciser tout de suite, nous ne sommes pas dans une veine musicale qui respire le bonheur. Mais cette émotion profonde est bel et bien justifiée : que ce soit pour dénoncer les tueries opérées par des drones, les inégalités sociales, la politique américaine ou le réchauffement climatique, ANOHNI touche en plein coeur.

Antony Hegarty est né en octobre 1971 à Chichester en Angleterre. Après avoir passé 18 mois à Amsterdam (en 1977 et 1978), Antony et sa famille s’installent finalement en Californie. En 1990, Antony déménage à Manhattan et fonde avec Johanna Constantine un collectif artistique appelé “Blacklips”, groupe de drag queens qui s'adonne la nuit au théâtre expérimental. A cette époque, Antony chante à la fin de chaque spectacle habillé en saint, une auréole accrochée au-dessus de la tête ou déguisé en Charles Manson.

Il teste alors ses séductions et ses fragilités, trace les brouillons de son existence réelle, s’imagine d’autres vies. Il poursuit longtemps ces expériences afterhours, hantant les nuits new-yorkaises qui bruissent d’insomnies underground. Mais progressivement il s’oriente vers la seule musique.

“Quand je serai grand je serai une belle femme”- ANOHNI dans sa chanson “For Today I Am A Boy

Le musicien britannique David Tibet (membre fondateur du groupe de musique expérimentale Current 93) le découvre en écoutant une bande de démonstration et décide de produire le premier album du groupe, intitulé “Antony and the Johnsons”, en 2000.

Le nom du groupe est alors choisi en hommage à Marsha P. Johnson, drag queen afro-américaine militante du mouvement de libération gay américain, morte « en martyr », lors de la Marche des fiertés de 1992.

En 2001, le nouvel EP “I Fell in Love with a Dead Boy” interpelle Lou Reed qui décide de recruter le groupe pour son projet “The Raven”. Cela leur permet de signer chez Secretly Canadian (un label indépendant américain qui possède un riche catalogue) et de sortir en 2004 un nouvel EP, “The Lake”, sur lequel Lou Reed intervient à son tour.

S’en suivent 3 albums : “I Am A Bird Now” en 2005 (Prix Mercury du meilleur album), “The Crying Light” 4 ans plus tard, puis “Swanlights” l’année suivante, finissant ainsi d’asseoir la réputation du groupe et surtout celle d’Antony et de sa voix unique.

“Je ne suis pas devenu transgenre : la nature l’a voulu ainsi, en dépit du désir de la société de me voir autrement. J’ai toujours eu ça en moi. En fait, je me sens comme un animal sauvage. J’ai une empathie phénoménale avec les transgenres comme avec la vie sauvage dans son ensemble.” - Antony Hegarty

Après quatre albums sous le nom d’Antony and the Johnsons, Antony Hegarty a décidé d’opérer sur elle-même une révolution : s’assumer en tant que femme et se faire appeler comme elle se faisait appeler dans la vie : ANOHNI. Un changement de nom et d’identité musicale, tout en cohérence avec ce qu’elle a toujours été. ANOHNI laisse de côté son piano et ses instrumentations classiques pour faire place à l’électronique.

“Hopelessness” est un album au propos politiquement et écologiquement engagé (enragé même), concocté avec deux pointures de la musique électronique, Hudson Mohawke (producteur sur le “Yeezus” de Kanye West) et Daniel Lopatin (alias Oneohtrix Point Never). Loin de sa prose onirique habituelle, la chanteuse s'insurge à travers 11 titres contre un monde consumériste et violent, détourné d'une nature qu'il néglige et maltraite. Elle y dénonce la surveillance de masse avec “Watch Me”, l’utilisation des drones de guerre avec “Drone Bomb Me” (en prenant le point de vue d’une petite fille dont la famille vient d’être assassinée par un drone, elle hurle son indignation et interroge à quand sera son propre tour), le réchauffement climatique avec “4 Degrees” et l’effondrement de la biodiversité, entre autres.

A noter également, le titre “Obama”, placé à l’exact milieu de l’album : ANOHNI y convoque l’enfer de Guantanamo, l’affaire Snowden ou la guerre au Moyen-Orient pour dresser un portrait de la défiance qu’elle a désormais envers l’homme qui représentait l’espoir.

"Par le passé, j’ai fait passer beaucoup de peine à travers ma voix, jusqu’à ce que bizarrement j’en vienne à me dégoûter moi-même, parce que dans un sens, se lamenter ne servait à rien quand il y a encore la possibilité d’agir " - ANOHNI

“Hopelessness” est la traduction de son sentiment d'impuissance et de culpabilité. Mais malgré le titre de l’album, la chanteuse confesse qu’il s’agit en réalité d’un réveil personnel qu’elle veut crier au monde.

A écouter sur Deezer, Spotify ou Qobuz :

  1. Drone Bomb Me
  2. 4 DEGREES
  3. Watch Me
  4. Execution
  5. I Don’t Love You Anymore
  6. Obama
  7. Violent Men
  8. Why Did You Separate Me From The Earth ?
  9. Crisis
  10. Hopelessness
  11. Marrow

Découvrir les inspirations d’ANOHNI pour cet album à travers cette playlist.